16 Juillet 2021

Je ne veux pas créer de contenu

Aujourd’hui je vais aborder un thème qui me semble être important d’explorer : la signification des mots, et plus particulièrement, les sens un peu vicieux qui se cachent dans les expressions usuelles.

Le français est une langue vivante, donc elle évolue. De nouvelles expressions, de nouveaux mots se créent, et c’est bien normal. Ces expressions se forgent un peu au hasard, mais s’établissent par l’usage que la population en fait, et comme je suis convaincu que ce que l’on pense est fortement lié aux mots que l’on emploie, il me semble intéressant de porter une certaine attention aux expressions qu’on utilise (et donc qu’on contribue à ancrer dans le langage).

C’est une position qui n’est pas partagé par tout le monde, mais c’est la mienne, et je pense que mes réflexions (probablement incomplètes et partiales, on ne va pas se mentir) peuvent vous apporter un nouveau regard, ou au moins un peu d’attention, sur ce sujet (même si au final vous concluez que je raconte n’importe quoi).

Pour ce premier article sur ce thème, je vais rester proche de ce qui nous intéresse ici et parler de la formule créateur·ice de contenu. Cette formule me titille depuis plusieurs années déjà et c’est l’occasion de la décortiquer et de comprendre pourquoi ! Voyons ça ensemble.

Cherchons des définitions

Si on regarde la fiche métier, la création de contenu consiste à formater des informations, des ambiances, des idées, de façon à ce que ça atteigne un public cible. En d’autre mot, le métier de créateur·ice de contenu est essentiellement marketing.

On le voyait un peu venir…

Cependant, ça ne ressemble pas vraiment à ce qui est exprimé dans l’usage de cette formule. Je ne sais pas vous mais quand j’entends « créateur·ice de contenu », ce n’est pas « marketing » qui s’allume en premier dans ma tête. C’est peut-être d’ailleurs une partie de ce qui me dérange avec cette formule, mais ne brûlons pas les étapes, cherchons une définition d’usage !

Créateur·ice de contenu est composé de deux parties la partie « créateur·ice » et la partie « contenu ». Je vais garder de côté la partie créateur·ice de côté pour l’instant, et me pencher sur contenu.

Qu’est-ce qu’un contenu ?

La question est légitime, on l’entend partout et pour tout, mais quasiment qu’à propos d’internet. Creusons dans ce sens alors.

Un contenu ne désigne pas tout ce qui est sur internet (c’est déjà ça de pris), les moteurs de recherche, les applications, en somme, les sites, ne tombe pas dans l’usage de contenu. Ce n’est pas non plus toute informations dans les sites, personne ne parle de contenu pour désigner les mentions légales par exemple. En revanche des vidéos, des musiques, des textes, des liens, peuvent très bien être désignées par contenu si ça correspond à l’objectif, au sujet, du site. J’en arrive à la définition qui me parait raisonnable pour ce mot dans l’usage : Contenu : toute unité d’information ayant du sens dans le contexte du sujet d’un site internet.

Je ne pense défriser personne avec cette définition, mais si vous n’êtes pas d’accords avec celle-là, bah désolé, au moins vous comprendrez mon point de départ. En tout cas, cette définition ne sonne pas marketing, elle sonne vaste et libre comme la création devrait l’être, n’est-ce pas ?

Regardons ce qu’en disent les dictionnaires. Si on prend le Larousse, le Robert, et le CNRTL, on peut dégager trois applications de ce mot :

  • Une application physique : Désigne ce qui est restreint à un contenant, qui est délimité dans les frontières de ce contenant, qui remplis ce contenant (ex : « Le contenu d’un verre ») ; Ou ce qui fait partie de, ce qui compose quelque chose (ex : « Le contenu d’une tarte »)
  • Une application expressive : Désigne quelque chose de restreint, froid, inexpressif. (ex : « C’est une personne contenue ») (ce sens semble dérivé du premier sens physique)
  • Une application conceptuelle : Désigne le sens profond d’une œuvre. (ex : « Le contenu de cette vidéo ») (ce sens semble dérivé du deuxième sens physique)

Si on reprend notre contenu d’usage, de quel sens a-t-il été dérivé ? Et oui, on ne choisit pas d’employer un mot pour rien, on fait ça par associations, par images linguistiques. Alors quel est le sens parent de notre contenu ?

Certainement pas l’application expressive, c’est bien trop négatif et peu flatteur pour que ça ait un tel succès. Je ne pense pas non plus qu’il soit dérivé de l’application conceptuelle. Quand on parle de contenu on ne pense pas à un quelconque sens profond, dans le cadre d’une plateforme de streaming vidéo, le contenu c’est la vidéo, pas le sens de la vidéo (à moins que les vidéos soient le sens profond de la plateforme ?)

Ce qui nous laisse comme origine les applications physiques. Dans un cas comme dans l’autre j’y vois un problème. Soit cet usage dérive de la notion de remplir un contenant (les plateformes) tout en étant restreint et délimité par ce contenant ; ce qui met un coup à la notion de liberté d’expression des contenus. Soit cet usage dérive de la notion d’être la partie d’un tout (encore une fois, les plateformes) ; ce qui soumet les contenus au tout dont ils ne sont finalement que des constituants.

Ah ça, il l’aime la notion de contenu.

À mon avis, contenu viens directement de la notion d’éléments qui remplissent les plateformes (et je ne suis pas le seul apparemment). Pour moi cette notion s’est forgée du côté des plateformes plus que de celui des créateurs·ices, dans une optique plus ou moins consciente de garder attaché à eux ceux qui remplissent leurs catalogues à moindre coût.

Et pour être franc, ça me dérange.

Qu’est-ce qu’un·e créateur·ice ?

À l’origine de cet article, je ne voulais pas parler de ce terme. Après tout il me paraissait légitime, un·e créateur·ice c’est quelqu’un qui crée des choses, c’est factuel, terre à terre, et descriptif, je n’y voyais pas de problèmes. Puis (et les plus observateurs l’auront peut-être déjà remarqué) je suis tombé là-dessus, où l’emploi du mot créateur est interprété comme étant une référence au Créateur (à un dieu quelconque en somme), et utilisé pour faire valoir la défense de celui-ci (du créateur-dieu) comme évidente dans le cadre des droits d’auteurs.

Ça m’a d’abord paru farfelu (et toujours un peu d’ailleurs), un peu comme mes histoires de contenu vous ont peut-être paru farfelu si cet usage de contenu vous est naturel et évident. Mais en y réfléchissant bien, je me suis rendu compte que, même si je n’y mets pas la connotation divine et encore moins l’intentionnalité ferme d’un objectif douteux, le terme créateur avait ses effets insidieux.

Selon moi, le titre de créateur·ice (de contenu ou pas), flatte l’ego. Être un·e créateur·ice est quelque chose de positif, ça veut dire que ce que l’on fait compte, que ça à de la valeur. C’est une valorisation sociale, et ça n’est pas mauvais en soi. Mais certains l’utilisent, plus ou moins consciemment (toujours), pour jouer sur les besoins de certaines personnes et favoriser des comportements de soumission aveugle (ex : accepter de travailler pour de la visibilité, ou sous payés).

Je ne dis pas que c’est toujours le cas, mais suffisamment pour que dans les milieux artistiques, il faille se nourrir de passion et de visibilité un temps avant d’être payé.

Le problème de créateur·ice de contenu

Si on combine un peu ce qu’on a vu, cette formule a le potentiel de pousser des gens à travailler gratuitement pour remplir les catalogues de plateformes (qui eux en tireront un bénéfice en monnaie sonnante et trébuchante). Ça me semble bien décrire ce qu’il se passe actuellement pour les gens qu’on appelle couramment les créateur·ices de contenu. Certains s’en sortent, et parmi eux quelques-uns se mettent même à l’aise, mais l’immense majorité galère, espère, et nourrit les plateformes sans rémunération.

Si toute la culture n’existe que dans un contenant, on oubliera que ça peut exister en dehors.
(trad : [de l’eau ?] tu veux dire comme dans les toilettes ?)

J’y vois aussi une uniformisation de la culture. On entend souvent dire « Créateur·ice de contenu c’est plus général, ça désigne les gens qui ne font pas que des vidéos, des articles, des photos… », mais créateur·ice de contenu, n’est-ce pas plus restrictif que créateur·ice (qui comporte lui aussi son lot de soucis, mais moins graves selon moi) ? On entend aussi « contenu c’est un bon mot pour désigner tout type d’œuvres culturelles. », mais pourquoi les mots œuvre ou publications ne conviendraient pas ? Est-ce que cette unification n’efface-t-elle pas la liberté des internautes d’orienter leurs choix ? Est-ce qu’elle ne met pas au même niveau une chanson professionnelle et un court métrage amateur dans notre esprit ? (ce qui, au delà de n’être par comparable, met de grandes pressions sur ceux qui voudraient se lancer en amateur)

Une chose qui me fait penser qu’il y a un souci dans la volonté d’avoir un mot pour les englober tous et dans les ténèbres les lier, c’est que ça va à l’opposé de ce que font les mouvements sociaux (pensez à l’explosions de termes divers que l’on retrouve dans le mouvement Queer). Au lieu de promouvoir une diversité de la culture en leur donnant des noms spécifiques, on cherche à nommer de la même façon des choses différentes et incomparables, et ça ressemble à une pente qui tend à invisibiliser la diversité des cultures humaines.

Est-ce que c’est cette appellation qui a entraîné cette situation, où est-ce l’inverse ? Je ne saurais le dire, mais je pense qu’au mieux cette formulation maintient l’état actuel et ne pousse pas à chercher de meilleures alternatives.

Maintenant, la question que tout le monde se pose : Est-que je n’irais pas beaucoup trop loin avec ça ?

Je ne pense pas (si non je n’aurais rien écrit), mais peut-être. Peut-être que les mots qu’on emploie n’ont pas d’effet sur notre façon de penser, ni sur notre façon de voir et concevoir les choses. C’est possible. Mais je pense que d’avoir tout ça en tête alors que ça n’a pas d’effet, est moins problématique que de ne pas y penser alors que ça en a (des effets).

De toute façon ces analyses sont des choses que je fais, donc j’en parlerai ici de temps en temps (puisque j’ai la chance de ne pas être restreint à un contenant ici).

J’espère que ça vous aura fait vous questionner (au moins sur mon degré d’idiotie !), mais, de grâce, ne parlez pas de moi en tant que créateur de contenu !