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Recadrage


Dans le silence de la salle d’attente, Clara s’était assise sur une chaise à lévitation et pianotait sur son ordinateur holographique. Avant sa coupe synaptique, la jeune femme se dessinait une nouvelle tenue pour son rendez-vous de ce soir. Un vêtement étrange dont elle n’avait eu qu’une description orale : un genre de haut, mais en plus long, descendant sur les jambes, mais sans les séparer l’une de l’autre. D’après Nicolas, les femmes en portaient de temps en temps il y a quelques centaines d’années. Il avait aussi mentionné le nom de cet habit, mais elle ne s’en souvenait plus ; il lui semblait que cela commençait par un “r”. Désirant l’impressionner, elle s’essayait au stylisme, ajoutant quelques fioritures plus modernes sur ce patron de base qu’elle avait reconstitué. Une ouverture laissant entrevoir les jambes, quelques parcelles de peau nues dans le dos, des néons bleus pour un peu plus de classe et le tour était joué. Satisfaite de son œuvre, elle envoya le modèle ainsi que ses mensurations au service d’imprimerie textile le plus proche.

– Clara, c’est ton tour ma belle.

Coupant son ordi-holo, elle se leva et se dirigea vers la porte au fond de la salle où l’attendait Nathalie, la synapseuse. Lui claquant deux bises sonores sur les joues, la propriétaire des lieux l’invita à entrer dans le cabinet et à s’installer sur le fauteuil de coupe. Trônant au milieu d’une pièce d’un blanc immaculé, la machine ne payait pas de mine et ressemblait à ce que l’on trouvait chez les dentistes ; à l’exception de l’anneau de métal qui se plaquait autour de la tête du client.

– Alors ma belle, t’as beaucoup à effacer cette semaine ?

– Non pas tant que ça. Quelques dérapages au boulot, des lourdauds dans la rue, des transports manqués… le quotidien de la vie en somme.

Clara s’assit, savourant l’odeur aseptisée du lieu et la chaleur de l’engin. Quand l’anneau vint lui enserrer la tête elle frissonna à son contact froid, ferma les yeux et fut projetée dans son propre esprit. Comme d’habitude, elle flottait dans le noir un instant avant de se retrouver face à elle-même. Ce moment particulier lui permettait de s’observer encore mieux que dans un miroir. Cependant, elle redoutait de découvrir un jour son corps trop vieilli. Mais ce jour n’était pas arrivé, sa peau restait lisse et ferme, et ses cheveux gardaient encore leur teinte noire uniforme. Sans vouloir être jeune indéfiniment, elle espérait le rester encore une vingtaine d’années et prenait soin d’elle autant que possible ; elle voyait trop de personnes paraissant avoir deux fois leur âge à force de solliciter leur corps inconsidérément.

– Clara, tu m’entends ?

– Parfaitement, et toi ?

– Nickel. Bon on commence par quoi ?

– La colère.

Instantanément, tout bascula. Elle se retrouva au cœur de ses souvenirs, elle revoyait son patron lui faire des avances, allant jusqu’au chantage afin d’obtenir ses faveurs. Elle ressentait les mains de son supérieur qui s’égaraient de temps à autre sur elle, et se revoyait le gifler quand il avait un peu trop insisté.

– Efface.

– Tu devrais changer de boulot ma belle.

– J’y travaille mais la concurrence est assez élevée en électronique. Passe au souvenir suivant.

À mesure que le souvenir précédent s’effaçait autour d’elle, elle l’oublia complètement. Elle ne nourrissait plus de colères à l’égard de son travail, simplement le désir optimiste d’en changer.

Apparut ensuite cet instant dans la rue où une personne l’avait abordé pour qu’elle fasse un don à son association. L’homme lui avait expliqué qu’ils désiraient sauver ce qu’il restait des forêts avant qu’elles ne disparaissent totalement. Le discours ne l’aurait pas dérangée si l’importun ne lui avait pas tendu un dépliant en papier comportant une trentaine de pages.

– Efface.

– Bon, je crois qu’on a fait le tour de la colère. Je ne vois pas de tristesse, on passe au stress ?

– On y va.

À nouveau le souvenir s’effaça autant de l’environnement que de son esprit et elle retrouva la sérénité. Les événements passés se succédèrent, s’effacèrent de sa mémoire et peu à peu elle ressentit de moins en moins d’émotions négatives. Alors que s’effaçait un souvenir stressant à propos du boulot, l’image de Nicolas apparue et son cœur s’emballa et une boule se noua dans son ventre.

– Laisse-le celui-ci.

– Tu es sure ma belle ? Ça te stresse cette histoire.

– Oui je sais, mais il m’intrigue. Je veux voir ce qu’il a à me montrer.

– Ça pour être intriguant il l’est, ça fait deux semaines que vous vous tournez autour et que vous n’avez rien fait, ça devient sacrément étrange.

Nathalie avait raison. D’autant qu’elle s’en souvenait, sa plus longue période de séduction avant de passer à l’acte avait été sept heures, ce qui était déjà très long dans la société actuelle. Avec ces coupes synaptiques, préservant la population des émotions négatives, plus personne ne se rappelait des événements de leur vie ; tout le monde cherchait à avoir tout, tout de suite. De toute façon ils ne s’en souviendraient plus quelques jours plus tard.

Mais Nicolas avait quelque chose de différent. Comme elle, il devait conserver leurs souvenirs pour faire durer ce moment où rien n’est fait, où tout est encore à bâtir entre eux ; et même si cette situation est stressante, elle à quelque chose d’excitant, de plaisant. L’homme lui racontait parfois qu’avant, dans des temps plus anciens, deux personnes pouvaient passer des mois, voire des années à se séduire avant d’exprimer pleinement leur amour ; et elle se prenait à espérer que les choses se passent ainsi entre eux.

– Non ne touche pas à ces souvenirs, ramène-moi.

– Comme tu voudras ma belle.

Subitement, le souvenir disparut, mais elle le conserva en mémoire et avant de quitter son esprit, elle se retrouva à nouveau face à son reflet. Clara se plongea dans ses yeux bleus, se demandant s’ils avaient contribué à ce que Nicolas s’éprenne d’elle. C’est le sourire aux lèvres qu’elle réintégra la réalité du cabiné de coupe synaptique. Elle se leva, sortit son disque bancaire et paya les vingt crédits que coûtait la coupe.

– Voilà Nathalie, à la semaine prochaine.

– Bye Clara, amuse-toi bien avec ton homme mystérieux.

La jeune femme quitta le salon avec un signe de la main, elle allait récupérer son nouveau vêtement, se préparerait puis elle irait retrouver celui qui occupait de plus en plus de place dans son esprit.

Alors que la synapseuse tapait son rapport de coupe, elle se prit à envier sa cliente. Clara vivait quelque chose d’exceptionnel et ce devait être grisant, mais il fallait du courage pour conserver des émotions négatives aussi longtemps, et Nathalie ne savait pas si elle en serait capable. Une fois terminé elle envoya le document au ministère de la mémoire et de l’unification, comme le prévoyait le protocole des synapseurs, et elle fit entrer le client suivant.


Le calme du lieu était pollué par le son régulier de l’aération et le bruit de l’eau dans les tuyaux. À ce quasi-silence lugubre, s’ajoutait l’absence de fenêtre, difficilement compensée par la lueur blafarde de quelques néons de fortune. Aménagée dans une ancienne catacombe, cette planque ne s’encombrait pas du confort et des services courants en cette fin de XXIIIe siècle. Ici, pas de verre, de pierres synthétiques ou autres polymères : le sol, parcouru de câbles désordonnés, était en terre nue et des murs en béton suintait un liquide à l’odeur nauséabonde. Même le mobilier datait du siècle. Dernier, les tables et chaises étaient faites de bois ou de métal et avaient encore des pieds.

Assis sur l’un de ces vieux sièges, Nicolas passait nerveusement sa main sur son crane chauve. La plupart du temps, il s’arrangeait pour ne pas descendre dans cet endroit, mais ce jour-là, il avait été convoqué par son responsable et n’avait eu d’autre choix que d’obéir. La réunion dans laquelle il allait intervenir, durait depuis longtemps déjà et le jeune homme avait de plus en plus de mal à supporter l’ambiance. Soudain un long grincement métallique le fit sursauter, le tirant de son angoisse. La porte venait de s’ouvrir sur un petit homme à la peau noire vêtu d’un ample toge verte.

– Nicolas, joins-toi à nous s’il te plaît.

– Sage Ndour, répondit l’intéressé en s’inclinant légèrement, avant d’entrer dans la pièce que son supérieur lui indiquait.

Sans être chaleureuse, la salle était bien plus agréable que le couloir qu’il venait de quitter. Le sol avait délaissé la poussière pour un dallage de grès inégal sur lequel reposait une grande table de bois sombre et les chaises des huit sages. Les murs montaient à cinq mètres, vers un plafond haut en arcs brisés, et étaient ornés par les huit tentures de mémoires.

Ces immenses pièces de tissus racontaient au travers de fresques complexes, l’histoire des civilisations anciennes, celles qui existaient avant la grande unification. Pour qui avait appris à les lire, elles décrivaient d’un monde oublié où cohabitaient plusieurs cultures, où chacun avait une grande part d’individualité, où l’Homme brillait par sa diversité. Ces vestiges du passé traversaient les ages de génération en génération depuis les premiers Tisserands du savoir, ceux qui avaient mis au point ces merveilles de connaissances. Nicolas était fier d’appartenir à ceux qui protégeaient la mémoire des ancêtres dans une société où le concept de pluralité culturelle n’existait plus.

Perdu dans sa contemplation, il en avait oublié les sages qui l’avaient convié. Chacun d’entre eux gardait le savoir d’une civilisation pré-unification, représentant auprès des autres, les divers maîtres qui se spécialisaient dans leur culture. À cause de cette séparation dans l’organisation, le jeune homme ne connaissait pas les personnes qu’il avait en face, mais n’en laissa rien paraître quand la plus âgée des femmes l’interpella.

– Nicolas, nous vous avons convoqué sur conseil du sage Ndour, votre représentant et protecteur de la tenture asiatique. Vous n’êtes pas sans savoir que depuis quelques années nous cherchons à faire renaître un monde multiculturel. Mais nous nous heurtons à un problème de taille que nos ancêtres ont toujours rencontré : les conflits inhérents aux différences de pensées et de cultures.

– Nous ne pouvons pas prendre la responsabilité d’exposer l’humanité à la guerre au nom de l’individualité, reprit un homme aux cheveux roux. À l’heure actuelle la paix est maintenue par cette uniformisation de la pensée et de la culture, c’est ce qui nous a toujours retenu. Selon votre représentant, votre expertise pourrait peut-être apporter des pistes de solutions. Dites-nous donc ce que ce qu’est ce concept de budo.

Nicolas avait eu vent de ce projet ambitieux, et de l’impasse des conflits. Jusqu’alors, les Tisserands du savoir avaient toujours protégé et transmis la connaissance dans l’ombre pour qu’elle perdure à travers le temps, mais maintenant les sages étaient plus vindicatifs. Ils espéraient recréer un monde aux innombrables possibilités. Le jeune homme avait déjà réfléchi à ce problème et n’avait pas de solutions à proprement parler, simplement une intuition.

– Le budo est une philosophie martiale prônant la paix.

Il y eut quelques ricanements dédaigneux dans son auditoire, et certains sages semblaient convaincus qu’ils perdaient leur temps avec une discussion métaphysique irréaliste. Mais le maître ne se démonta pas.

– Je comprends que cela vous surprenne. Dans la plupart des autres civilisations l’éducation martiale apprenait à détruire un adversaire, mais dans le budo l’idée est plus de sauver sa vie et celle de ses alliés. Et la meilleure façon de ne pas mourir dans une bataille c’est encore de ne pas entrer en guerre.

Avec satisfaction, Nicolas vit les rictus méprisants s’effacer pour laisser place à des visages concentrés. Ils réfléchissaient à la portée de ce mode de pensée.

– Mais comment faire lorsque nous n’avons pu éviter le conflit, demanda un vieil homme à la moustache fournie.

– Si l’on est contraint à la guerre, c’est que l’on a déjà échoué. Il faudra donc se rabattre sur le côté destructeur de ce qu’enseigne le budo et espérer que l’adversaire ne détruise pas mieux que nous.

L’assemblée médita sur ces paroles en silence, essayant probablement d’y trouver une façon de résoudre leur problème. De son côté Nicolas attendit patiemment que les sages l’interpellent.

– Donc si je comprends bien, vous proposez que l’on n’enseigne pas les principes guerriers des autres civilisations, s’enquit une femme aux cheveux ras poivre et sel.

– Je ne propose rien, j’explique l’essence du budo comme vous me l’avez demandé. De plus je pense qu’enseigner seulement le budo ne préviendra pas que des courants plus destructeurs naissent et engendrent des conflits.

La femme aux cheveux ras approuva ses paroles d’un signe de tête, visiblement satisfaite que la pensée asiatique ne supplante pas ce que sa propre civilisation savait au point de vue martial. Après quelques instants de silence, la ville femme clôtura la réunion, remerciant Nicolas pour ces nouvelles perspectives et qu’il serait certainement amené à participer à plus de ces réunions des sages.

En sortant, Ndour le prit à part.

– Dis-moi que tu vas rentrer chez toi sur le champ.

– Non, j’ai rendez-vous avec Clara.

– Nicolas, tu nous mets en danger ! Elle n’est pas viable pour nous rejoindre.

– Justement, j’ai l’intuition que c’est ce qu’il nous faut pour avancer vers le renouveau de la diversité.

Le sage soupira profondément.

– Tu es amoureux, Nicolas. Ça te rend vulnérable et nous ne pouvons pas te perdre. Pas maintenant.

– Peut-être, mais si je ne peux pas agir comme je l’entends, qu’est ce qui me différencie de tous ceux qui se nettoient le cerveau au prix de leur individualité ?

Dans les yeux de son représentant, le jeune homme put lire une grande honte mêlée à une profonde inquiétude. Il sortit alors une petite clé de sa poche et la donna à son supérieur.

– Tenez. S’il m’arrive quelque chose, cette clé pourra faire perdurer l’essence du budo. Vous aurez besoin de Clara pour vous en servir.

Sur ces mots, Nicolas se détourna et se dirigea vers la sortie. Après avoir étudié l’objet, Ndour l’interpella.

– Pourquoi tu ne me donnes pas les instructions à suivre directement ?

– Parce que je veux être sûr que vous mettrez Clara à l’abri, répondit-il sans se retourner.

Alors que le jeune homme disparaissait par la porte, le sage reporta ses yeux sur la clé.

Éviter d’entrer en guerre… Être sûr que l’autre ait plus à perdre en s’opposant à toi qu’en allant dans ton sens… Pourquoi ai-je l’impression que tu m’as déjà battu, Nicolas ?


Chantonnant, Clara se rendait au point de rendez-vous fixé par Nicolas. Elle portait le vêtement qu’elle avait conçu chez Nathalie, et, à force de fouiller dans sa mémoire, elle en avait retrouvé le nom. Cette robe attirait les regards, parfois appréciateurs, d’autres fois surpris, mais quoi qu’il en soit, Nicolas l’aimerait certainement. Comme à chaque fois qu’elle allait retrouver le jeune homme, la jeune femme ne prêtait plus attention à ce qui l’entourait. Que ce soit les gens, les publicités, ou encore les magasins, elle n’avait qu’une idée en tête : être à ses côtés.

Après avoir tourné à l’angle de la rue, elle le vit. Il attendait debout, devant la fontaine à mercure, promenant son regard dans le décor. Elle eut envie de l’appeler, de courir vers lui, d’être au plus vite en sa compagnie, mais elle se ravisa. La jeune femme allait faire comme lui, prendre le temps d’apprécier cette impatience qui grandissait en elle. Un sentiment d’excitation la gagnait alors qu’elle l’observait à la dérobée. Malgré son l’excentricité de son comportement, Nicolas se fondait parfaitement dans la masse d’un point de vue extérieur : son costume trois pièces gris foncé mettait en valeur son teint mate et sa cravate violette lui donnait un charme certain, mais n’avait rien d’étrange.

Soudain, alors que leurs regards se croisaient enfin et qu’ils se souriaient, deux hommes saisirent Nicolas et lui mirent un sac sur la tête. Il se débattit un instant puis fut assommé et traîné dans une camionnette aéroportée. Clara n’avait aucun doute sur l’identité de ces gens : des miliciens de l’uniformité. Ces gens enlevaient ceux qui laissaient trop libre cours aux émotions négatives, et on ne les revoyait plus jamais. À cette idée, la jeune femme ressentit un vide immense dans sa poitrine, plus fort que tout ce dont elle se souvenait, cette émotion la détruisait de l’intérieur, elle avait besoin d’une coupe synaptique dès maintenant. Sans en avoir conscience, ses pieds l’avaient éloigné de la place où Nicolas venait de quitter sa vie, des larmes ruisselaient sur ses joues, elle n’arrivait plus à remettre ses idées en places. Désorienté au plus haut point, Clara ne se rendit pas compte que quelqu’un venait de lui mettre un sac sur la tête et l’entraînait quelque part dans la ville. Sa tête pulsait, elle commençait à halluciner, une douleur atroce lui fendit le crâne et elle sombra dans l’inconscience.


Encore endolorie, la jeune femme s’éveilla dans une salle sombre où respirer demandait un effort intense. Ses yeux mirent un moment à s’habituer à l’obscurité pendant lequel elle essaya de se souvenir de ce qui s’était passé, mais une nouvelle migraine la gagna et elle préféra se concentrer sur son rétablissement. Elle se trouvait dans une pièce étrange, où rien n’était lisse ; ni le sol, ni les mur et encore moins le plafond en arc brisé. Avançant à tâtons, ses mains trouvèrent cet étrange meuble dont plusieurs exemplaires se trouvaient dans cette pièce. Fait d’un matériau qui semblait organique, peut être du bois, ces étagères étaient pleines d’objets semblables à des dépliants, mais beaucoup plus gros.

Alors qu’elle allait ouvrir l’un des ouvrages, un grincement métallique la fit sursauter. La lumière s’alluma et un petit homme à la peau noire s’approcha d’elle avec un plateau.

– Bonjour, Clara. Comment vas-tu ?

– Comment vous connaissez mon nom ?

– Je suis un ami de Nicolas. Tiens, tu dois reprendre des forces.

Il déposa le plateau sur une table près de la banquette de fortune sur laquelle avait dormi la jeune femme et s’assit sur une chaise à proximité. Clara s’assit en face de lui et entama son repas sous les yeux patients de l’homme. Un comportement semblable à celui de Nicolas.

– Où je suis ?

– Dans la grande bibliothèque des Tisserands du savoir.

Devant l’incompréhension flagrante de la jeune femme, l’homme se leva et pris un de ces gros livrets.

– Ces objets sont ce que l’on appelait autrefois des livres. Ils renferment le savoir de nos ancêtres sur notre monde et les anciens humains. Une pièce qui regroupe plusieurs livres est ce que l’on appelle une bibliothèque. Les Tisserands du savoir est le nom de l’organisation à laquelle Nicolas et moi appartenons.

– C’est comme ça qu’il connaissait autant de choses sur le passé ?

– Oui, et je suis surpris qu’il t’en ait parlé, mais vu la robe que tu as confectionnée, il avait raison.

Parler ainsi du disparu avait réveille la tristesse de Clara, elle se sentit prise de vertige et s’allongea pour ne pas perdre conscience à nouveau.

– C’est normal que tu aies de telles douleurs. Ce que tu as fait subir à ton cerveau te rends particulièrement faible face aux émotions négatives. Pour l’heure il est en train de forcer des connexions synaptiques afin de mieux gérer ta détresse.

La jeune femme acquiesça mais ne bouge pas, trop faible pour réagir. De son côté, l’homme sortit une petite clé de la poche de son vêtement jaune.

– Cette clé m’a été donnée par Nicolas. Il m’a dit que tu saurais quoi en faire pour faire perdurer son savoir. Je te la laisse, je reviendrai régulièrement.

Puis il se leva et quitta la pièce en fermant la porte derrière lui, la laissant aux prises avec sa douleur.


Les jours défilaient les uns après les autres et l’état de Clara s’améliorait nettement. Elle avait pris le temps de lire quelques livres et avait demandé à son geôlier de l’aider à comprendre le sens de certains mots. L’homme noir, le sage Ndour, lui avait alors montré la section des dictionnaires anciens qui lui permirent de poursuivre ses lectures seule. À chaque fois qu’il lui apportait de quoi manger, il restait un peu pour discuter avec elle.

– Que faisais-tu comme travail dans le monde d’en haut ?

– J’étais ingénieure en électronique. D’ailleurs, j’ai dû être viré depuis le temps que je suis prisonnière ici.

Le sage baissa la tête avec tristesse.

– Nous n’avons pas d’autre choix que de te garder ici. Maintenant tu en sais trop, et à ta prochaine coupe synaptique, la milice de l’uniformité nous tomberait dessus. Tu as des souvenirs qui nous aideraient avec cette clé ?

Clara la prit entre ses doigts et l’observa un instant.

– J’ai l’impression que ça a à voir avec une chanson, mais je ne suis pas sûre.

Ndour ne masqua pas sa déception, mais n’ajouta rien. Ils avaient du mal à se comprendre, du fait de leur éducation respective, mais elle aimait leur mode de vie. Chaque jour elle découvrait de nouvelles facettes merveilleuse de l’humanité qu’elle ne soupçonnait pas dans sa vie d’avant.

– Dites-moi monsieur Ndour, vous m’avez récupéré uniquement pour cette clé n’est-ce pas ?

– Principalement oui, c’est Nicolas qui a fait ça pour que tu sois mise à l’abri. Si tu étais restée là-haut, tu aurais été enlevée aussi.

– Principalement ?

– Oui… Nicolas avait aussi une intuition à ton propos. Il pensait que tu pourrais apporter la solution à un problème que nous rencontrons.

– Quel problème ?

– Plus tard peut-être, Clara. Je dois me rendre à la réunion avec les autres sages, nous devons débatte de la conduite à tenir.

La jeune femme avala de travers et toussa violemment.

– Vous êtes tous contre l’uniformité, mais vous n’êtes pas d’accords entre vous ?

– C’est bien ça, oui.

– C’est complètement stupide, comment vous voulez vous en sortir si vous êtes divisés ?

– Les Tisserands du savoir protègent les connaissances anciennes ; et ce qui fait la richesse de ces connaissances, c’est leur diversité. Mais malheureusement, qui dit diversité, dit divergence d’opinion.

Clara termina son repas lentement, comme pour se donner le temps de la réflexion.

– Alors c’est ça votre problème ? Vous avez peur d’entraîner des conflits. Des… Attendez.

Elle prit un dictionnaire et se rendit à un marque-page. Comme une enfant cherchant à montrer ses progrès à son père, elle faisait glisser son doigt le long des colonnes de définition.

– Ah ! Voilà ! Vous avez peur de créer des guerres ?

Le sage la regarda comme s’il la voyait pour la première fois.

– C’est effectivement ça… Nicolas avait vraiment une bonne intuition te concernant.


Après avoir découvert ce dont les sages avaient besoin, Clara passa de longues heures à se demander ce que cherchait Nicolas en elle. Cette recherche lui était désagréable, car elle sous-entendait que le jeune homme n’avait jamais eu de sentiment, il avait juste eu besoin d’elle. Elle fit de son mieux pour passer outre cette idée et s’employa à lire tous les livres qu’elle trouvait concernant la guerre par les anciens. La jeune femme pouvait sentir que son cerveau avait gagné en efficacité et en densité synaptique ; elle se sentait plus forte, plus vive, plus réfléchie aussi. À mesure qu’elle dévorait les livres, sa connaissance du sujet augmenta, mais aucune solution ne se profilait à l’horizon.

Elle passa quelques jours à tourner et retourner le problème dans sa tête sans succès. Entre deux livres, elle se penchait aussi sur le mystère de la clé, l’étudiant sous toutes ses coutures. Cet objet avait quelque chose de familier mais elle ne savait pas quoi.

– Nicolas, qu’est-ce que t’as voulu me dire ?

Finalement la jeune femme abandonna pour aujourd’hui et attacha la clé avec les siennes. Alors qu’elle rangeait son trousseau dans sa poche, elle eut un doute ; elle sortit toutes ses clés et les compara celle de Nicolas.

– Bingo !

La mystérieuse clé était un double de celle de sa maison. Clara ne savait toujours pas ce que cela pouvait bien dire, mais elle avait de nouvelles pistes pour le problème des sages. Depuis le début elle se demandait ce que Nicolas attendait d’elle, mais en réalité elle devait chercher dans ce qu’elle avait déjà avant de le rencontrer.

La première chose qui lui vint à l’esprit fut l’uniformité, totalement contraire aux projets des Tisserands, puis vint ensuite l’absence d’émotions négatives. Plus la jeune femme pensait à ce point, plus il lui paraissait approprié. Si les gens ne ressentaient pas d’émotions négatives, ils n’auraient aucune raison d’entrer en conflit, mais bien évidement la méthode actuelle avait de graves séquelles sur l’individualité du peuple.

Elle écuma alors la bibliothèque à la recherche d’ouvrages traitant le sujet de la suppression ou du contrôle des émotions ; et trouvé un article sur un certain Aaron T. Beck qui utilisait une technique modifiant son point de vue afin de changer ses émotions. Évidemment, il fallait une forte volonté pour appliquer cette technique, mais ils étaient au XXIIIe siècle.

Sans plus attendre elle frappa de toutes ses forces sur la porte qui la gardait prisonnière.

– J’ai trouvé ! Ndour ! J’ai une solution à proposer !

Au bout de quelques minutes le sage ouvrit, l’air surpris.

– Clara ? Qu’est ce qui t’arrive ?

– J’ai une solution !

– D’accords, mais calme-toi on va parler calmement, je vais chercher du thé.

Un instant plus tard, elle et tous les sages étaient au milieu de la bibliothèque autour d’une tasse de thé ou de café. La jeune femme exposa sa réflexion et ses découvertes avec force de détails et attendit la réaction de son auditoire. Ce fut la femme aux cheveux ras poivre et sel qui brisa le silence.

– En effet, si tout le monde arrivait à interpréter tous les événements du bon côté, le problème du conflit serait résolu. Mais vous l’avez dit vous-même, ça implique un effort de tout les instants, et les gens ne le feraient pas.

Clara attendit la fin de la phrase pour répondre avec un sourire.

– Oui, mais là-haut il existe des machines qui agissent sur la plasticité cérébrale.


Quand le robot de maintenance arriva, Nathalie tremblait de tous ses membres. La petite machine intelligente était montée sur roulette et la synapseuse frissonna au son de sa voie métallique.

– Bonjour madame. Quel est le problème sur votre appareil ?

– Je ne sais pas, il ne s’allume plus.

– Où se trouve-t-il ?

– Dans la salle là-bas.

L’unité ne répondit pas et se rua dans la pièce du fond. À peine avait-il passé la porte qu’il fut touché par un arc électrique. La propriétaire des lieux s’empressa d’entrer dans la salle et referma derrière elle. Clara avait déjà démonté le petit engin et commençait à triturer ses circuits.

– Je sais pas ce que tu fais Clara, mais ça a l’air assez illégal.

– Ça l’est. Mais ça nous offrira une meilleure vie.

– Comment ça ?

– Attends je termine et je te montre.

Non sans inquiétude, Nathalie attendit que l’ingénieure finisse son sabotage. Une fois remonté, le robot s’attela à bricoler dans les circuits de la machine synaptique puis quitta l’établissement comme si rien ne s’était passé. La synapseuse ne cacha pas sa surprise quand son amie s’assit dans le fauteuil, mais suivit ses instructions et commença la procédure pour la coupe.

– Clara, qu’est-ce que t’as fait à ton cerveau ?

– Je l’ai laissé évoluer naturellement. Tu vois sa complexité, sa beauté ?

– Complexité oui, la beauté, je suis pas sûre.

– Crois-moi, avoir un cerveau sans vide est cent fois plus efficace. Je pense plus vite, décide plus vite, réfléchis plus profondément, et je ressens avec plus de précision toutes mes émotions.

– Qu’est-ce que tu as fait à ma machine ?

– Efface ma tristesse s’il te plaît.

S’exécutant, Nathalie sélectionna les événements qui causaient la tristesse de Clara, tous concernant Nicolas visiblement. Et engagea la suppression. À sa grande surprise, au lieu de rompre toutes les connexions synaptiques concernant ce souvenir, la machine réagença ces liens mais n’effaça rien du tout. Cependant, la tristesse sembla tout de même s’estomper.

– Comment ça marche ?

– Au lieu de les effacer de ma mémoire, ça a changé mon point de vue sur ces événements. Au lieu d’être triste que Nicolas s’est fait attrapé par les miliciens, je suis heureuse parce que j’ai pu participer à la création d’un monde meilleur grâce à sa disparition.

– Et comme ça tu vas garder tes capacités cérébrales ! C’est du génie ! Je suppose que le robot de maintenance fera les mêmes changements sur tout ce qu’il réparera ?

– Mieux, il modifiera les chaînes de production des fauteuils synaptiques. Vous, les synapseurs, allez être les piliers d’un nouveau monde, où l’Homme brillera à nouveau.


En rentrant du salon de Nathalie, Clara passa par chez elle pour récupérer ce que Nicolas lui avait donné pour sauver sa maîtrise. Elle prit soin de protéger cet objet si précieux et le rangea dans une mallette rigide. Marcher à l’air libre avec son nouvel état de pensée lui faisait l’effet d’un renouveau. Tout lui paraissait soudain plus morne, moins intéressant, trop lissé. Tous ceux qu’elle croisait lui semblait aujourd’hui identiques alors qu’avant ils semblaient si différents. Elle était fière d’avoir quitté ce monde uniformisé et espérait de tout son cœur que les sages allaient réussir à répandre les anciens savoirs.

Elle regagna l’entrée des catacombes, entra dans la salle de réunion et déposa la mallette devant Ndour.

– Voilà ce qu’il m’avait confié. J’espère que vous saurez quoi en faire.

Le sage l’ouvrit avec précaution et déplia la tenture de Nicolas. D’innombrables dessins y étaient brodés et, aux yeux des sages, il s’agissait là d’un objet inestimable. Pour Clara, ce n’était qu’un souvenir de celui qui l’avait quitté trop tôt. Se rendant dans la bibliothèque, où elle était désormais officiellement attitrée, elle resta figée.

– Bonjour mademoiselle, je m’appelle Nicolas. Les personnes qui m’ont amené ici voulaient que je vous voie.

Elle avait du mal à contenir son émotion, mais finit par simplement s’installer face à lui.

– Bonjour Nicolas, je m’appelle Clara.

– Enchanté, j’ai hâte que l’on se connaisse mieux.

– Non, nous prendrons notre temps… Ça te plaira plus.